Manifeste contre l'exhibitionnisme culturel

Publié le 7 Août 2012

Manifeste contre l'exhibitionnisme culturel

La culture est pour notre société une vertu majeure mais très peu pratiquée.
Elle a fait notre grandeur collective mais peu d’entre nous y croient encore : elle est annoncée moribonde par certains de ses adeptes les plus hauts en couleur.
La culture est pour nos contemporains ce que la religion était aux romains du Bas Empire : un rite et au pire une convention que l’on se doit de révérer mais qui n’a plus aucune utilité pratique ni publique, ni privée.

Elle est devenue le refuge d’une caste de pontifes qui lisent dans les citations comme les prêtres romains lisaient dans les boyaux des bestioles sacrifiées. Leur savoir est ésotérique. Il n’a de sens qu’au sein de l’enclave, j’allais dire du conclave.
Elle n’est plus cette moelle qui faisait frémir l’épine dorsale des sociétés européennes dans leurs multiples acmés de civilisation, elle n’est plus parcourue par ce frisson électrique qui réunissait les cœurs et les esprits. Elle est d’une chair blanche et fade, grasse et morte. Aucun flux sanguin, aucune pensée ne l’irrigue plus.

Notre culture est muséale : elle cite ou elle récite.

L’art de la citation est devenue une maladie. Les acteurs en mal de contrats et cette tribu des metteurs en scène et réalisateurs de tout poil « relisent » nos classiques jusqu’à la nausée … sans parfois les avoir même lus. On monte un Bourgeois Gentilhomme comme on « se fera » l’Egypte des Pyramides cet hiver. Cela évite d’écrire : pourquoi puisqu’on peut critiquer ? Lequel art de la critique est du plus grand impressionnisme puisqu’il va de la révérence hagiographique et pléonastique à la trahison éhontée et intégrale. On cesse de penser puisqu’on convoque d’autres qui l’ont fait pour nous … belle mentalité d’héritier …

Cette pratique de la citation hâtive très répandue ne concernerait toutefois que des gougnafiers indignes dont se distinguerait la caste des «vrais» intellectuels, de purs détenteurs des savoirs, des gardiens du temple dont la qualité de la réflexion se mesurerait à l’aune des bibliographies. On ne peut que louer leur entêtement à maîtriser leur pratique des textes et des auteurs jusque dans le raffinement des anecdotes et la précision photographique de leurs citations. Agitez en un couple devant un outil médiatique et voilà parti le spectacle de catch de la Grande Culture dans la poussière : on se roule, on s’invective, on vitupère, on s’insurge, on se rend cramoisi mais les fleurets sont mouchetés … ce n’est que de la culture après tout, mise en scène par des animateurs, journalistes le plus souvent et clowns à l’occasion. Le petit peuple des spectateurs raffolent de ces petites idioties parrainées par l’Académie ou l’Université.

Ah …. l’Université, rendue à son plus beau Moyen-Âge, percluse de scholastique, moribonde, presque morte. Les professeurs médiatisés citent … les étudiants récitent. Ils annonent un savoir pétrifié, surgelé et périmé en quête d’un inutile diplôme tout aussi pétrifié, surgelé et périmé. Je me souviens de ce professeur jetant un mémoire sans l’ouvrir sous prétexte que la bibliographie était nulle ! L’époque n’est plus ni aux penseurs, ni aux théoriciens, ni aux idéologues mais aux experts qui se distinguent des précédents par leur auto-proclamation, leur science tout terrain et parfois amphibie, leurs compétences forcément multiples, leurs connaissances étendues. Ils ne questionnent jamais, ne s’interrogent pas plus et ne démontrent rien : ils sont là pour montrer et pour proclamer.

De l’expertise comme art divinatoire. L’expertise est orale et l’écrit sur internet emprunte de plus en plus à cette pensée à et de l’oral : sinueuse, elliptique, bref lombricale mais toujours incantatoire.
De l’expertise comme jeu incantatoire. Aucune rhétorique n’effraie de nos jours, aucun syllogisme ne rebute … les feux de la rampe bouleversent les organismes les plus sains. L’expert se dépoitraille, s’exhibe, braille, en un mot se prostitue et certains de manière officielle avec leurs souteneurs et leur clientèle de fidèles. Le spectacle est garanti. Les mots n’ont plus besoin de sens ; plus vides et creux ils sont, plus ils sonnent et résonnent.

Longtemps hautains, les universitaires sont descendus dans cette arène de l’expertise. Maladroits, hésitants, plus chatouilleux que des pucelles, ils ont vite compris le métier et arpentent aujourd’hui plateaux de télévision et de radio, blogs et journaux en donnant des rendez-vous à leurs fans. Ils se maquillent, se fardent, se poudrent. Ils se connaissent et se reconnaissent, s’adoptent et se cooptent. La prostitution culturelle se fait en maison, sur la place publique. Avez-vous besoin d’un anthropologue ? D’un spécialiste des relations internationales ? D’un chercheur sur le réchauffement climatique ? D’un expert de la crise ? Votre homme est là avec son harmonica, sa flûte et son banjo. En plus, il a de l’humour et tout un réseau d’amis aussi experts et diplômés que lui. Que voilà un beau clergé, tout nouveau et tout moderne. En novlangue, cela s’appelle un réseau relationnel.

Peu importe donc que la culture tourne en rond en se citant et se récitant.
Peu importe donc qu’une caste s’approprie la culture et la confisque pour n’en confier que les reliefs à un clergé de chuiches et de bedons, des vulgarisateurs ignares et diplômés qui la maltraitent dans leurs expertises, leurs pauvres homélies médiatiques.
Peu importe donc que plus personne n’ose penser puisque la pensée contemporaine est devenue rituelle et magique (Savez-vous que Kant adorait se gratter … le nez ?)

La prochaine révolution intellectuelle ne peut être qu’iconoclaste.
Il faut oser penser.
Pas contre la culture, mais avec la culture, ailleurs et autrement et par soi-même.
La culture est une affaire privée et son exhibition est écoeurante et castratrice. Oui, oui, oui : j’ai une culture encyclopédique mais je n’avouerai rien, même sous la torture.

C’était mon manifeste contre l’exhibitionnisme culturel, les experts et leur décadence mortifère.



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