Pour Tocqueville, Contre son mythe

Publié le 4 Septembre 2012

Pour Tocqueville, Contre son mythe

Monsieur Theillier,

Votre présentation des thèses de Tocqueville sur la Démocratie et de leurs interprétations est totalement orthodoxe :

- le distinguo entre liberté politique de l’Antiquité et liberté naturelle des Lumières qui soutient et fonde l’émergence de l’égalité en droit des citoyens, égalité qui finit par dépasser et surpasser la liberté elle-même dans le système démocratique,

- l’apparition en suivant du phénomène de l’égalisation sociétale des conditions (précision qui évite la confusion avec l’égalisation des conditions sociales) que met bien en lumière l’analyse des relations maître/serviteur qui perdure en démocratie,

- la première dérive démocratique, celle vers le conformisme qui se traduit par la tyrannie de la majorité puisque la valeur d’une opinion se comptant à la voix qui la porte, l’influence démocratique ne s’obtient que par des coalitions qui ne peuvent s’organiser que sur des compromis d’opinions,

- la deuxième dérive démocratique, celle de l’individualisme qui se traduit par l’isolement de chaque citoyen (voire la solitude) et la suprématie du matérialisme,

- l’apathie civique comme la conséquence majeure des effets conjugués du conformisme et de l’individualisme qui appelle un interventionnisme croissant de l’Etat jusqu’au stade ultime du despotisme politique qui est l’évolution logique de la dialectique démocratique qui sanctionne la victoire du besoin d’égalité sur l’esprit de liberté,

Comme est orthodoxe votre présentation de la dénonciation du socialisme par Tocqueville comme profondément anti-démocratique car contraire à l’esprit des Lumières qui inspira la Révolution de 1789 … car :

o absolument liberticide puisque opposé à l’individualisme et à la propriété privée,

o résolument matérialiste.

Or justement il y a une contradiction évidente dans l’analyse de la démocratie par Tocqueville et sa prise de position contre le socialisme qui se solutionnerait plutôt à ses yeux comme l’étape ultime de la démocratie dans sa dérive despotique.

Cette hardie synthèse là que ne fit jamais Tocqueville fut celle des libéraux anti-soviétiques jusqu’à la chute du Mur de Berlin et on comprend bien pourquoi.

Or est-il besoin de le rappeler, le Mur est tombé depuis belle lurette.

Et les libéraux, libertariens et autres démocrates se réveillent peu à peu avec une belle gueule de bois.

Mais que s’est-il bien passé ?

Le grand Tocqueville se serait-il donc trompé ?

Comme d’habitude, ce sont ses exégètes enthousiastes qui ont érigé Tocqueville en mythe et se sont fourvoyés en refusant d’ouvrir les yeux.

Car c’est bien la version municipale de la démocratie américaine du début du XIXème siècle qui aux yeux de Tocqueville est le seul l’antidote aux dérives despotiques que la démocratie porte dans son génome : cela ses héritiers l'ont perdu de vue.

Et nos démocraties contemporaines sont bien loin de ce cadre vertueux et idyllique, de cet âge d’or de la démocratie municipale américaine et elles suivent logiquement les dérives du système démocratique :

- le conformisme atteint des sommets dans une opinion publique qui s’érige en pensée unique,

- l’individualisme s’exacerbe dans la forme la plus aigue du matérialisme, celui de l’argent totalement déconnecté de son aspect jouisseur de la vie et hédoniste.

L’argent n’est finalement que l’avatar contemporain du matérialisme et concourt à l’émergence d’un despotisme politique, redouté par Tocqueville, et qui s’est exprimé dans une forme moderne et originale :

- aggravation du coefficient multiplicateur entre revenu des plus riches et des plus pauvres et disparition de l’ascenseur social qui fige le rapport maître/serviteur,

- circulation accélérée du capital au sein d’une oligarchie anonyme, passant de la rente à la prédation spéculative,

- détournement des structures et superstructures politiques au profit de la prédation spéculative,

- précarité renforcée hors de l’oligarchie, alliant paupérisation, isolement et déclassement social, politique et juridique des précaires …

Le despotisme financier a donc aboli l’idéal égalitaire de la démocratie.

Et puis il a commencé à vivre sa crise, là-bas, ailleurs, dans les bulles financières de sa minorité oligarchique, laissant à nouveau le champ ouvert au retour en force du besoin de liberté.

Rien d’étonnant au bourgeonnement de tous les communautarismes possibles et imaginables comme autant de formes de résistance balkaniques : famille, amis, religion, cité, ethnie et jusqu’aux fantômes des classes sociales abolies (ouvriers, chômeurs ..) mais aussi et plus étonnant jeunes, vieux ou communautés virtuelles sur Facebook … tout est prétexte à se rassembler entre soi comme autant de petits fiefs autonomes et rebelles qui se constituent au sein de l’empire sans le combattre directement et sans revendiquer davantage de libertés individuelles ou politiques, pire en les abdiquant volontairement au profit de la communauté.

Le féodalisme est de retour sur le terrain et entend bien geler toute tentative d’émancipation individuelle vers plus de liberté.

Supra-despotisme, infra-féodalisme : voilà l’addition binaire de deux solvants dans laquelle se délite lentement la démocratie moderne qui y a perdu son ambition égalitaire après avoir sacrifié les aspirations de chacun à la liberté.

Il reste à comprendre notre monde contemporain et à imaginer une solution commune.

Tocqueville fut et reste un penseur d'une grande acuité et d'une impressionnante sagacité. Ses adeptes et exégètes de méchants mystificateurs.

Le mythe de Tocqueville aurait-il enfin vécu ?

Rédigé par Apicelleria Filomato (dit Api)

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