Que demande le peuple ?

Publié le 8 Août 2012

Que demande le peuple ?

Quelle curieuse façon d'aborder cette actualité des Jeux Olympiques !

Les Jeux seraient d'abord un divertissement malsain et fallacieux ; un joli rideau de fumée attisé par des gouvernements pusillanimes qui redoutent la réaction de leurs peuples devant leur inaptitude à résoudre nos multiples crises. Une catharsis de ferveur et d'admiration qu'il s'agirait de laisser s'exhaler, puis de dompter et de détourner enfin à son profit. On peut se demander s'il ne serait pas plus simple pour eux de gouverner dans ce cas et d'assumer leurs décisions politiques. Quoiqu'en disent nos experts médiatiques, il semblerait que c'est ce que font les gouvernements. Et il traînerait toujours quelque part un conseiller en communication pour organiser une petite sauterie. Il ne faut pas croire : les dirigeants sont aussi des amateurs de sport et ils succombent souvent à la fascination du spectacle des héros.

Mais les Jeux seraient en plus une acmé des nationalismes, venus s'y exprimer non pour purger les peuples de leurs passions mais au contraire pour les échauffer et les pousser au pire chauvinisme, antichambre supposé de la xénophobie sous toutes ses formes. Les spectateurs de chaque nation ne s'intéresseraient qu'à leurs propres athlètes, ignorant même jusqu'au nom des plus grands athlètes étrangers, comme Usain Bolt qui est effectivement un parfait étranger en France ... Cela fut certainement le cas à Berlin dans les années 30, cela parait un peu fantasmé à Londres en 2012 ...

Cette fine analyse étant posée, Jacques Attali souhaite dans une formidable envolée qu'on s'inspire, eh oui !, de ce funeste simulacre pour "retenir le meilleur dans l’utopie des Jeux : un monde dans lequel les meilleurs l’emportent, le travail est toujours récompensé et où les plus pauvres ont les même chances que les plus puissants ?".

Tout est dit, je veux dire quand on parle de l'utopie des Jeux.

Qui peut croire une seule seconde que les Jeux ne soient autre chose que cela : une île enchantée dont les habitants, les athlètes, sont éternellement jeunes, puissants, concentrés, avides de perfection?

Ils ne sont ni un spectacle, ni un miroir aux alouettes, ni une tribune des Rostres.

Mais ils sont pourtant loin d'être un monde dans lequel les meilleurs l'emportent. C'est d'ailleurs la beauté tragique du sport de mettre la roche tarpéienne non pas proche mais sur le Capitole. Les meilleurs peuvent perdre à tout moment, pour rien, pour une faute, pour un juge, parce que la chance s'en est allée ...

Le travail n'y est certainement pas récompensé puisque seules trois médailles attendent les trois meilleurs. Les autres sont implacablement éliminés, sans haine mais sans état d'âme. Des années de travail pour rien pour les quatrièmes et suivants des classements.

Les Jeux sportifs sont aussi aléatoires que les casinos et autres martingales.

Et les plus pauvres n'y ont certainement pas les mêmes chances que les plus puissants. Il n'est que de voir les pays moissonneurs, le Kenya et l'Ethiopie mis à part dans des disciplines qui sont pour eux un art de vivre plus qu'un sport.

Les Jeux sont une utopie étouffante et totalitaire à qui dans leur sagesse, les Antiques ne laissaient que quelques jours de vie tous les quatre ans comme la représentation terrestre de la scène mythique de héros et de dieux du stade inhumains.

A l'époque d'ailleurs, les Jeux étaient indissociables des représentations théâtrales, ces grandes tragédies qui nous surplombent toujours.

Les Jeux ne peuvent pas être un modèle : ils sont un miroir déformant qui est tendu à notre humanité, une énorme bacchanale, un carnaval sérieux, un charivari des muscles mais pas des âmes. Le théâtre n'y est plus. Il est aujourd'hui culturel, bourgeois, élitiste et subventionné. Après tout, que demande le peuple ?

Addendum (réponse à un commentaire )

Cher Raymond, vous en appelez à l’antiquité grecque qui aurait valorisé dans ses Jeux la perfection physique, ce qui n’est pas totalement exact, pas plus que la statuaire antique qui représentait et idéalisait très peu.

Nos Jeux modernes entretiennent une ambiguité avec les Jeux antiques car ils ont totalement oublié leur dimension … religieuse. D’ailleurs les Jeux antiques étaient eux-mêmes une pâle copie des cérémonies proto-historiques, très archaiques quand les rois étaient des prêtres désignés pour un cycle (lunaire ou solaire) à l’issue duquel ils étaient mis à mort après s’être unis symboliquement à des prêtresses ou des reines pour assurer la renaissance de leurs peuples et leur lien avec les Dieux de l’Olympe … d’où l’avatar bien plus tard des Jeux qui restaient toutefois une cérémonie religieuse.

Vous avez vu de la grâce, de la perfection, une envie de se dépasser. Nous le voyons tous, puisque nous y sommes puissamment conviés. Vous auriez pu y voir de la même manière une hystérisation de la pratique sportive, une recherche du combat et une envie forcenée de gagner puisque nous y sommes aussi confrontés.

Car les valeurs sportives, tant vantées, sont pour le moins ambivalentes.

Quel est ce besoin irrépressible de s’exhiber ainsi pour se confronter aux autres afin d’asseoir sa suprématie et de se voir décerner un titre ronflant dépourvu de tout pouvoir, aujourd’hui que les Jeux ne sont plus religieux.

Fairplay, camaraderie, goût du partage ?

Allons, donc !

Même si cette dimension éducative existe indéniablement, les grands adolescents que nous voyons gesticuler en public sont mûs aussi par d’autres ressorts : vanité, égocentrisme, soif de réalisation.

Pour autant est-il besoin ici de morale ?

Ira-t-on jusqu’à dire que le spectacle sportif est à la pratique sportive, ce que la pornographie est à l’érotisme ?

Je n’irais pas jusqu’à vous conseiller de détourner les yeux mais un peu de pratique hédoniste, loin des foules surexcitées cela ne peut nuire ni à nos plastiques, ni à nos caractères et cela purge un peu les humeurs …

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