Keynes et l'ironie probabiliste

Publié le 19 Août 2012

Keynes et l'ironie probabiliste

Voilà un thème passionnant que celui du conservatisme en général et en particulier du conservatisme en économie ! Son traitement par Paul Jorion me laisse cependant dans une grande perplexité.

Malgré des raccourcis troussés et d’inévitables ellipses, il propose dans la première partie de son texte une réflexion personnelle et dialectique tout à fait recevable bien que discutable et que j’ai comprise ainsi :

P. Jorion débute par le constat que les conservateurs seraient les partisans farouches du profil bas et des adversaires déclarés pêle-mêle du festival de Woodstock, de Mai 68, du groupe Provo, de Julian Assange et des Pussy Riots ce qui tendrait à confirmer leur affirmation qu’ils ne sont ni de gauche, ni de droite puisque le conservatisme est aux extrêmes, indifférent aux valeurs, seulement obnubilé par la défense de l’ordre existant.

Pour Paul Jorion, la critique de Mai 68 par les conservateurs est contradictoire puisqu’elle oscille entre un effet sociétal majeur ou un effet sociétal marginal alors qu’en fait Mai 68 ne serait qu’un ensemble de courants contestataires hétéroclites, représentés massivement au sein d’une génération sans la définir globalement. D’ailleurs pour Paul Jorion, ces deux attitudes conservatrices ne seraient que le revers d’une même médaille : le concept de génération trahirait la peur du monde quand la démarche de marginalisation ne serait qu’un exorcisme de cette même peur et la même traduction de l’hostilité à la contestation des conservateurs, crispés dans leur rigidité (et peu importe l’ordre à défendre !).

Voilà la démonstration achevée qui fait des conservateurs non plus des défenseurs de l’ordre établi par adhésion ou par rejet de tout type de contestation possible mais des sectateurs pathologiques de l’immobilisme. Cette dénonciation du conservatisme est classique et basique mais elle recevable autant que celle de la contestation qui fait des contestataires des agitateurs compulsifs et décérébrés, sans sens commun de l’intérêt général.

En revanche le lien avec le Traité de probabilité de JM Keynes m’a plongé dans une très grande perplexité.

L’ironie de Keynes ferait des conservateurs des thuriféraires de Laplace : ennemis déclarés de l’imprévisible, ils établiraient une lecture déterministe implacable du monde par la recherche maladive des enchainements probabilistes de l’histoire passée, présente et à venir !

Donc mise à mort de l’aléa naturel par la science prédictive : fin de l’Histoire et apparition de la science économique au XIXème ; science qui serait devenue avec le temps une religion divinatoire, lisant dans les séries statistiques comme dans des entrailles sacrificielles.

D’où le dogme totalitaire contemporain de la transparence de l’information.

Et Paul Jorion de conclure que ces grands prêtres laplaciens , grands promoteurs des mesures prudentielles, confrontés aujourd’hui à l’effondrement de leur système, de leurs thèses et de leurs prédictions, devront bien finir par abjurer leur foi conservatrice pour bâtir avec les contestataires le « monde meilleur ».

Passons sur ce Brave New World des contestataires et des conservateurs réunis (inquiétant syndicat s’il en est …) et arrêtons-nous sur cette étrange lecture de Keynes, ce sympathique John Maynard qui semble malgré son ironie avoir succombé aux charmes d’influencer les « influences » comme la demande du marché par exemple, ce qui a permis à Samuelson ou à Stiglitz de travailler sur des modèles de cycles économiques … Auraient-ils eux aussi succombé au bon vieux mirage du déterminisme et de la prédiction des cycles périodiques, allant jusqu’à expliquer comme Stiglitz que les rigidités du marché sont dues essentiellement à un défaut dans la diffusion d’une information totale et transparente ?

Il me semble que l’argumentation de Paul Jorion convoque un trop peu rapidement Keynes. Après tout Schumpeter n’a-t-il pas fait de l’innovation le moteur des cycles économiques ? L’innovation au cœur du capitalisme serait-elle donc aussi le grand argument des conservateurs de tout poil ? Ce serait assez cocasse …

Je suis d’accord avec Paul Jorion : « les temps présents sont cruels pour ce genre de naïveté épistémologique» … et pour les grands timoniers de tout poil … exégètes d’un jour, toujours !

Comme Keynes, j’aime bien l’ironie et j’aime aussi que parfois ceux qu’on raille aient du courage et osent y répondre.

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